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samedi 26 mars 2022

SILENCE-PARLANT & LOGOS-PHUSIS

Rafal Olbinski
    Mon ami, les prêtres du temple de Zeus, à Dodone, ont affirmé que c’est d’un chêne que sortirent les premières paroles divinatoires. Les gens de ce temps-là, qui n’étaient pas savants comme vous, jeunes gens, écoutaient fort bien dans leur simplicité un chêne ou une pierre, si le chêne ou la pierre disaient la vérité.
 (Socrate)

samedi 23 novembre 2013

LA CHUTE

[...] Dans le mythe perse du Paradis, la Chute est provoquée par l'intervention d'un être malfaisant qui altère les conditions climatiques du lieu et provoque le départ des premiers hommes hors de leur paradis. On peut y voir le souvenir d'un événement qui s'est effectivement produit dans le passé lointain, mais c'est aussi l'annonce d'un bouleversement prochain, puisque visiblement, l'être malfaisant qui bouleverse le climat est de retour.

  Le passé nous enseigne que les changements climatiques ne sont pas que de simples signes des temps, indicateurs de l'état systémique désastreux de nos civilisations. Ce sont également des instruments du Ciel contribuant directement à la transformation de la psychologie humaine. Concrètement, le changement climatique actuellement en cours va affecter profondément l'esprit humain et agir sur lui bien au-delà de ce que nous imaginons. Mais dans quelle direction ?

  Si l'on en croit la thèse fort savante et argumentée de James DeMeo dans son Saharasia, reprise et très largement approfondie par Steve Taylor dans The Fall, les causes de notre condition psychologique fragmentée et souffrante actuelle remonteraient à une « explosion de l'ego » sans précédent, survenue à la suite d'un brusque changement climatique ayant eu lieu il y a environ 6000 ans. Qu'à la suite de cette transformation climatique apparaissent des civilisations constructrices de vaniteuses pyramides, toutes de verticalité, tendues vers l'ailleurs, afin d'éterniser l'individualité d'un souverain qui instrumentalise à cet effet une masse énorme de gens et de ressources, va dans le sens d'une explosion de l'ego comme clef anthropologique de la Chute.

  Là où autrefois abondaient le gibier et les fruits, dans les actuelles zones désertiques d'Amérique centrale, sur la côte Pacifique de l'Amérique du Sud, mais surtout, dans cette large bande désertique partant du Sahara et qui rejoint, passant par le Moyen Orient, les vastes déserts asiatiques, eut lieu, il y a 6000 ans environ, un bouleversement climatique qui poussa l'homo sapiens – héroïque chasseur-cueilleur ayant survécu à plusieurs glaciations – à faire l'expérience d'une transformation psycho-sociale qui bouscula radicalement sa façon d'entrer en relation avec la Nature, avec ses semblables et avec la plénitude principielle immanente, dont sa lecture changea complètement.

  Ladite transformation apporta ce que nous appelons la civilisation, notamment avec l'invention de l'État et de la guerre. Mais ce processus d'adaptation à des conditions nouvelles d'existence ne réussit qu'à moitié, pour ne pas dire qu'il échoua complètement au fil du temps... [LIRE LA SUITE]

dimanche 13 mai 2012

QUOIQUE CE SOIT DE NUIT

Équilibre de la lumière et de l'ombre, du conscient et de l'inconscient dites-vous. Voyons ceci sous différents angles, car tout dépend  du point de vue et l'on remarque d'évidentes asymétries.

Jours et nuits alternent parfaitement sur terre : géocentrisme.

Au niveau suivant, le soleil ne connaît que le jour et ne sait rien de l'ombre. Il n'est que proclamation tapageuse de lumière, sagesse qui se sait, posture d'éveil : héliocentrisme.

Mais s'engageant plus avant dans la nuit noire de l'espace, que reste-t-il au juste de ce jour sans partage ?

J'aime cette nuit totale qui autorise toutes les aubes et toutes les insolences solaires. 

Il n'existe pas de grand jour cosmique, mais il existe bel et bien une nuit sidérale. L'équilibre n'est donc pas symétrie ni la lumière de veille hégémonie. Même le coeur d'une flamme sera toujours obscur et sans retour sur soi, c'est la leçon de Dame Nature. Personne ne reste assis au bord de la rivière de la vie, la regardant passer. Le courant est sans rives, sans perpétuelle rétrospection.

Et bien que cette nuit sidérale puisse être vue, elle symbolise chez nombre de mystiques - quoique très imparfaitement - ce qui n'est plus perçu de soi, enfin. La sainteté qui se sait ne perd-elle pas son poids ? N'est-ce pas où l'on ne se voit plus que rayonne une beauté insondable et sans pareille, une merveille sans proclamation ? Rien n'est plus troublant que la sagesse ignorante d'elle-même. Dans son écrin de nuit resplendit l'insurpassable qui, ne pouvant être imité, frappe au cœur plus sûrement que nos pâles lumières.

Cette nuit n'est pourtant pas l'opposé du jour, comme dans le point de vue géocentrique. Elle ne nie pas non plus la perspective héliocentrique commune où règnent, même subtilement, des formes de captation. Elle est juste ce je ne sais quoi, qui ignore jours et nuits mais magnifie leur expression. 
On ne doit pas produire la pensée du grand Tao. A mon sens, l'esprit en tant que tel est inconnaissable, obscur et de surcroît inconscient.
Ne pas connaître le connaissable ni l'inconnaissable est ce qu'on nomme connaître le Dharma.
Celui dont l'esprit est exempt d'éveil et de connaissance, celui-là connait le Dharma.
En cliquant sur le lien, d'autres extraits

jeudi 15 mars 2012

COUP PARFAIT


[...] Nous sommes trop habitués à prendre pour des faits des choses au sujet desquelles nous n'avons même pas un véritable droit de conjecturer. Nous présumons, par exemple, que l'inconscient relève de la torpeur, et cependant rien n'est plus certain que les organes corporels fonctionnant bien le fassent en silence. Le meilleur sommeil est sans rêves. Même dans le cas des jeux d'adresse, nos meilleurs coups sont suivis de la pensée "je ne sais pas comment j'ai fait" ; et nous ne pouvons répéter ces coups à volonté. Dés que nous commençons à penser consciemment à notre coup, nous devenons "nerveux" et nous perdons.

De fait, il y a trois principales catégories de coups ; le mauvais coup qu'à juste titre nous associons à l'attention vagabonde ; le bon coup qu'à juste titre nous associons à l'attention concentrée ; et le coup parfait, auquel nous ne comprenons rien, mais qui est véritablement suscité par l'habitude de l'attention concentrée devenue indépendante de la volonté, et ainsi à même d'agir librement, de son plein gré. ( A.Crowley, Magick IV)
La conscience est le symptôme d’une maladie.

Ce qui fonctionne bien fonctionne involontairement.

Toute habileté, tout effort, toute intention, sont autant d’obstacles à l’aisance.

Pratique mille fois, cela devient difficile; un million de fois, et cela devient facile; un million de fois un million de fois, et ce n’est plus Toi qui agit, mais Cela à travers toi. C’est seulement à ce niveau-là qu’un acte peut être correctement accompli.

Ainsi parlait FRATER PERDURABO, comme il bondissait d’un rocher à l’autre, sur la moraine, sans jamais jeter un regard vers le sol. (A. Crowley, Le Livre des Mensonges)

L'archer cesse d'être conscient de lui-même en tant que personne appliquée à atteindre le cœur de la cible qui lui fait face. Cet état d'inconscience est obtenu uniquement quand, complètement vide et débarrassé du soi, il devient un avec l'amélioration de sa technique, bien qu'il y ait là dedans quelque chose d'un ordre tout à fait différent qui ne peut être atteint par aucune étude progressive de l'art... (Le Zen dans l'art chevaleresque du tir à l'arc, Eugen Herrigel)

samedi 20 août 2011

RÉBELLIONS COMPENSATRICES


Nous naviguons sur l'onde quantique en cherchant parfois à découvrir notre vérité dans le chaos. Nous sommes (ou voulons être) rebelles aux apparences données, aux vérites toutes faites, mais nous restons toujours un peu courts quant à nos prétentions.

La vérité que nous avons cru découvrir dans de nouveaux courants de pensée a rapidement été récupérée et cooptée par les représentants de la stabilité socio-économique. C'est pourquoi, selon l'Agent 222, le seul moyen d'échapper au contrôle est de ne revendiquer aucun “isme” ni mode. Les spécialistes en marketing connaissent déjà nos goûts mieux que nous-mêmes et ciblent les nouveaux besoins des rebelles et asociaux que nous sommes. Quel genre de livre, de veste, de musique, de boite, de look ? Même là où nous pensons être original, nous sommes standardisé par l'étiquette que nous revendiquons. Les études marketing se contentent donc d'ajouter de nouveaux segments de marché et de nouveaux départements pour ces nouveaux clients du monde hypnotisé : département gothique, département punk, département chaote, département non-duel. Autour du “isme” déclaré, un marché s'organise. Nous prétendons aller à l'extrême et trouver une liberté au-delà des limites, de l'habituel, du tout fait, mais nous finissons par nous transformer en clowns, en acteurs d'un autre chapitre de cette série en spirale qui ne finit jamais. Foucault l'avait déjà remarqué : tous les contre-pouvoirs font partie du dispositif de pouvoir. Comme l'angoisse que produit ce mirage est puissante et que nous croyons qu'il n'y a pas d'autre réponse possible, parce que nous ne savons plus où la trouver, parce que désormais nous n'avons plus les clés, nous transformons toutes nos faussetés en scenari. Rebelle le week-end, nous voici le lundi de retour au travail, plus que jamais respectueux envers les choses que nous dénonçons par ailleurs. Nos 'moi' multiples, où notre rébellion est la compensation virtuelle du mode de vie ordinaire. Nos apologies de la liberté ne nous empêchent pas d'aimer follement nos prisons. Qui est réellement libre ? Celui qui singe la “liberté” sur internet ou l'homme et la femme qui sans mot dire ont poursuivi l'aventure ? Nos vies réelles et nos schizophrénies parlent pour nous ; le messager est rarement conforme au message qu'il délivre.

Il y a donc les aspects normaux et habituels de la vie et il y a les secteurs plus extrêmes, créatifs, libérés, communiquant le sentiment d'un lâcher-prise. Ceci répond-il à la base de ce que nous sommes ? C'est pourtant là que beaucoup ont planté leur bannière et reconnaissent leur espace de commodité. Nous n'avons jamais été vraiment intéressé par la question de fond, nous sommes trop distrait. Nous n'entrevoyons pas la fissure “entre les mondes”, la fracture dans la Matrix. Nous nous efforçons plutôt de nous préserver, choisissant le compromis d'un temps partiel d'insoumission, l'illusion du spectacle ou l'image du rebelle. Un personnage virtuel. Ici finit toute recherche autre qu'intellectuelle, toute transformation, rébellion ou intuition vraie. Il suffit donc de se brancher et de s'alimenter au sérum symbolique de sa propre croyance, de son univers descriptif personnel : je suis un rebelle dans la modernité, je suis ceci, je suis cela, je suis comme ça, ou du moins je n'ai qu'à le prétendre pour me mettre à y croire et le faire croire. Toute une série de petits objets de référence dans lesquels le jeu de l'identité s'emboite, pour continuer d'être pareil.

Comment aller plus loin, sortir du superficiel ? Il semble ne pas y avoir d'autre option que commencer par se mentir. C'est le point de départ où la voie nous surprend, n'est-ce pas ? Si comme dans Fight Club j'essaie de me calmer, je le fais sur des bases illusoires et me reconnais en train de me satisfaire d'une torpeur mentale, d'une sorte de fuite spirituelle (inhibitoire). Si au contraire je tente de lâcher cette torpeur, je deviens extrême et tombe dans la compulsion (exitatoire). Mais cette contradiction et incomplétude de ma voie est très importante, c'est l'espace de reconnaissance de “mes histoires”, celui où je me flaire “entre les lignes”. C'est aussi le pistage et la traque qui n'est rien de ce qui est donné, à condition que je me rende compte de la situation ambigüe où je me trouve. Si l'on peut tolérer cet espace “entre les mondes” et que l'on continue à vivre tout en palpant la vibration de fond, cela produit des fruits. On découvre un lien personnel avec la structure holographique et du tréfonds de la confusion, les portes s'ouvrent sur la clarté du simple fait qu'on cesse de prétendre être ceci ou cela. Dans le cas contraire, la mécanique bien huilée et routinière continue de tourner à vide sans créativité réelle, se nourrissant de traduction et de copier-coller.

La réponse est là, ici même, bouillonnante dans sa pulsation, au-delà de tout concept et toute référence possible. Mais elle est totalement irréductible à la “légende personnelle” qu'on s'attache à construire, que ce soit l'ordinaire ou la rebelle, l'ésotérique ou la profane, l'aliénée ou la suradaptée, la virtuelle ou l'IRL. Rien de cette légende ne peut toucher la réponse transformatrice sans un moment de lucidité. Tellement rien qu'il est nécessaire de requestionner fréquemment notre alliance fondamentale, ou comme disent les bouddhistes, le lieu où nous “prenons refuge”. Observons où se situe notre appui de base. Où est notre promesse, notre ultime espérance ? C'est là qu'il est important d'être honnête crûment : flairer sa propre vie, palper, sentir la vibration présente, claire et précise du fond ; tout point d'appui conditionné n'est que la base d'une infinie illusion, laquelle nous conduit à la désillusion et la souffrance. Le même roman, le même cercle, le même processus, infiniment, jour après jour, étiquette après étiquette, répétitif jusque dans son humour et ses peines. Jusqu'à ce que nous ayons l'intuition de l'axe de cette folie. Cela requiert une sincérité dont nous sommes incapable le plus souvent, puisque dans ce contexte de l'image, même la sincérité est jouée. Où se situe notre “refuge” et jusqu'où sommes-nous disposé à aller ? Dans le bouddhisme essentiel (non pas la religion externe mais son mysticisme radical) il est dit que la découverte de notre nature véritable nous conduit “au-delà de l'espoir et de la peur”. Il est important de nous rendre compte que nous ne sommes pas du tout disposé à laisser partir les espérances et les peurs auxquelles nous sommes très attaché. Bien sûr que ça fait bien de prétendre que nous sommes prêt à aller au-delà mais ce n'est pas si simple et c'est pourquoi nous continuons de jouer au rebelle.

La vie même est une réponse puissante et claire à tout cela, une clé. On ne saurait être dupe de cette masse inerme de nullité schizophrénique. Pour découvrir et devenir cette vie que nous sommes, nous n'avons pas besoin de nous affirmer dans une fiction de rébellion, ou dans tout autre bastion d'identité illusoire. Que ce soit inutile est plutôt une bonne nouvelle. Que nous en ayons relativement et temporairement besoin, soit ; c'est là où nous en sommes. Mais le piège dont je parle est celui qui consiste à parier sur les étiquettes, tout en croyant réellement que nous allons ou sommes au-delà. Oui, bien sûr, au-delà de certaines conventions, c'est possible. Mais quand dépassons-nous nos limites fondamentales ? Jouer au rebelle est divertissant, en tous cas plus que la surnormalité ; c'est aussi le piège parfait où tout se met à stagner dans une fausse identité. Comme tous les jeux qui sont seulement ceci : des distractions temporaires et compensatrices, jusqu'à ce que la dure réalité nous tape sur la gueule. A quel moment de ce devenir fictif avons-nous l'intuition du jeu, de sa tricherie impuissante à nous faire avancer ? On peut se répéter que “ça marche” pendant un certain temps, mais cet argument reste le cache-misère d'une malhonnêteté de fond qui correspond en même temps à un besoin.

La clé qui consiste à ne plus se mentir est ici, maintenant même ; elle est la base de ce que nous sommes, de toutes nos expériences et pensées, et même de l'ignorance et des “histoires” qui la déjouent sans cesse. Mais pouvons-nous la reconnaître et mettre fin à l'histoire ? Reconnaître ceci, notre vérité au-delà de toute condition non pas métaphysique, mais dans une réddition à la vie échappant à la description. Tout le reste n'est que variation de la même ignorance qui conduit nécessairement au même point. Et peu importe qu'on désigne ces variations par des noms classiques, traditionnels ou postmodernes, puisque ce n'est pas elles, mais nous, qui passons au feu de la transformation.
Tout ceci est peut-être une manière de comprendre cet axiome de la Magie Inconnue, dont nous avons hérité en 1977. Il montre les limites des manipulations de croyance et des histoires qu'on se raconte, même au plan magique. Il est vrai que l'on confond souvent le fait de croire avec celui de se raconter des histoires, mais la foi n'est pas la méthode Coué : c'est “le poids de l'âme à ce que l'on sait” disait Lanza del Vasto.

Il existe une différence entre parcourir le chemin et se faire croire qu'on le parcourt. Si l'on rêve seulement qu'on le parcourt, l'imagination cesse d'être une imaginatio vera pour n'être plus qu'un instrument de compensation de nos misères. Très souvent par exemple, nous reprenons à notre compte des enseignements émis à partir d'états de conscience qui n'ont rien de commun avec les nôtres. Nous affirmons l'indistinction du samsara et du nirvana, nous parlons d'amour universel, nous disons que tout est Un ou que tout est illusion, qu'importe. Mais nous nous mentons souvent à nous-même en reproduisant ces propos. Parmi ceux qui déclarent que tout est illusion et se répètent sans cesse que la cuillère n'existe pas, combien parviennent à la tordre ? Combien, parmi ceux qui assurent que la réalité peut être manipulée par le psychisme tant elle est subjective, parviennent effectivement à altérer et orienter cette réalité ?

Il en est de même quant au fait de vivre au-delà de l'espoir et de la peur. C'est très relatif, lorsque l'on n'engage sur la voie qu'un petit 'moi' de nous, au lieu d'y entrer tout entier. C'est une manière de se faire croire que l'on croit en ce qu'on ne croit pas. Une manière de croire que l'on fait ce qu'en réalité on ne fait pas.

Trungpa disait : “La mauvaise nouvelle, c'est que vous êtes en train de tomber dans le vide sans rien où vous accrocher, sans même un parachute. La bonne nouvelle, c'est qu'il n'existe aucun sol”. Mais contrairement à nos contemporains, ce maître tibétain parfaitement au courant des retournements de retournements de retournements du matérialisme spirituel, donnait les moyens à ses élèves de palper cette absence de sol par la méditation et les situations d'enseignement elles-mêmes.

Il est inutile de se répéter que le sol n'existe pas quand on est fermement convaincu de sa solidité. Cela conduit au mieux à s'illusionner et au pire à s'écraser.

La croyance en la deuxième corde

mardi 14 juin 2011

PARABOLE


      Voyez, dit-il. Et il se mit à parler en paraboles :

      Le Royaume Inconnu est semblable à un chercheur d'or arpentant la montagne. Soudain, il découvre l'entrée d'une caverne. Son sixième sens lui dit qu'à l'intérieur il y a de l'or. Mais, pour sa peine et son malheur, l'entrée de la caverne est obscure et noire, suggérant une menace inconnue. Il n'est habitué qu'aux zones éclairées de la raison ; il cultive la conscience d'être, la sensation d'être. C'est bien pour ça d'ailleurs qu'il marche dans la montagne. Mais une fois devant la grotte et venant de la lumière, il est incapable d'y voir quoique ce soit. Sa peur l'empêche d'entrer de front dans la caverne et comble d'infortune, n'ayant pas prévu cette découverte d'une grotte dans la montagne, il n'apporte avec lui aucune lanterne. “Que faire ?” se demande-t-il. Cette ouverture sombre s'ouvre complètement, chargée de présages mauvais pour lui. Il se retrouve face à elle, démuni et incapable de voir à l'intérieur, là où la lumière du soleil extérieur n'entre pas.

      Réfléchissant en lui-même, le chercheur d'or se dit : ”Comment vais-je faire pour entrer dans la caverne et voir ? Si je continue à avancer ainsi, je ne verrai rien. L'obscurité m'enveloppera, puisque j'aurai toujours la lumière dans le dos et qu'elle projettera une ombre obscurcissante devant moi. Qui sait les dangers que je ne verrai pas ? En outre, je ne pourrai trouver l'or à l'intérieur, ni le distinguer d'un vulgaire caillou”.

      Soudain il comprend et se dit : “Je sais maintenant ce que je vais faire. J'entrerai à l'intérieur de dos”. C'est ainsi que procéda notre bon chercheur d'or. Et à sa grande surprise, la bouche obscure s'éclairait au fur et à mesure qu'il pénétrait à l'intérieur, dos à lui-même. La lumière n'était plus derrière son dos. Sur ses cotés, au fur et à mesure qu'il avançait, les précieux murs de la grotte apparaissaient, jusqu'à ce qu'il parvînt au fond, là où reposait l'or.

      La grotte du cœur sur la montagne de l'esprit est ainsi. Il existe deux sortes de méditation. L'une consiste à rechercher la grotte et l'autre à y entrer.

      La majeur partie des méditations appartient au premier type. C'est comme chercher en étant parfaitement éclairé par la lumière du soleil aux alentours d'une montagne. On appelle cela la voie affirmative. On avance de face, toujours de face, éclairé par l'éclatante lumière d'Etre et le soleil des savoirs spirituels.

      Mais voici que l'on découvre la grotte, là où la lumière du soleil n'entre pas. On ne voit pas ce qu'on a devant soi. Comment poursuivre alors ? Et voir ? Ici commence la via remotionis ou voie négative. On entre en soi, mais de dos, avec cette partie de ce que l'on est et qu'on ne voit jamais. Car la seule manière de voir c'est d'entrer de dos.

      Et à notre grande surprise, on voit. Surgissent sur les cotés en s'éloignant au devant la totalité du corps-esprit-univers, la totalité du temps passé, futur et présent, tous les dieux et tous les cieux. On entre ainsi dans la profondeur en voyant au tréfonds de l'obscur, jusqu'à trouver l'or.

      La voie affirmative nous assoit devant la grotte et nous demande de nous concentrer jusqu'à ce qu'elle s'illumine.

      La grotte est notre propre dos, l'homo absconditus cordis, ce qui en nous est éternellement inconnu. La via remotionis ou voie négative nous invite à rentrer à l'intérieur, selon un mouvement qui rétrocède du connu vers l'inconnu. De sorte qu'en cette opération, le connu est face au connu, l'inconnu dos à l'inconnu. C'est pour cela que nous avons une face et un dos. un devant et un derrière. Devant nous, il y a toujours ce que nous ne sommes pas, ce qui est avec nous ; et dans notre dos, il y a toujours ce que nous sommes vraiment.

      Si nous rétrocédons plus loin encore que la solaire sensation d'être, la connaissance d'être et la conscience d'être, toutes choses qui étaient absentes avant notre naissance, toutes choses qui n'étaient pas avec nous, toutes choses utiles pour découvrir la grotte mais que nous confondons avec la source, alors la sensation, la conscience et la connaissance restent devant, dehors, se perdant peu à peu à la vue, sans que cela enlève ou retranche quoique ce soit de qui nous sommes, du visage d'avant notre naissance qui est l'or véritable.

samedi 9 avril 2011

L'ATTRAP'NADA


L'ATTRAP'NADA est un outil magique créé par Philippe - l'auteur du blog Réalusion - il y a une quinzaine d'années ou peut-être davantage. On le fabrique et le suspend à l'envi un peu partout, je ne lui connais pas de règle particulière. L'ATTRAP'NADA est l'objet magique le plus efficace qui soit car comme son nom l'indique, il sert à ne rien attraper. 100% de réussite garantie, quelle que soit la manière dont on voudra le comprendre : d'aucuns prétendent que l'ATTRAP'NADA sert à attraper RIEN, mais c'est sans doute déjà TROP ; d'autres disent qu'il s'agit d'un objet poétique ; quelques uns assurent qu'il sert juste à cesser de saisir. Finalement, certains pensent qu'il ne sert vraiment à rien. Parler de l'ATTRAP'NADA fait toujours sourire, mais comme a pu l'écrire Morgan dans sa préface à Magie Inconnue : “Il faut entendre le terme d'efficacité ma­gique comme la juste réponse de l’univers à l'expression non-volitive”.

vendredi 28 janvier 2011

PARUTION DE MAGIE INCONNUE

Avec détermination et pratique,
nous en venons à connaître l’inconnu.
Aghoreshwar Bhagvan Ram

La Magie Inconnue est l’insondable en action. Jean-Luc Colnot a passé de nombreuses années à démontrer le lien inviolable entre certaines formes de magie et la mystique, se mettant ainsi en marge des «autorités» des deux camps.

Pourquoi les saints seront-ils toujours plus doués pour les miracles que les magiciens, qui pourtant y prétendent et le claironnent ? La réponse est simple. L’enseignement du dragon nous a mis sur la piste d’une compré­hension technique et ontologique du posi­tion­nement mystique. Si le mystique, dans le christianisme, obtient des dons ou possède des pouvoirs, c’est non par inad­vertance et accident, mais en vertu d'un positionnement ontologique clair et précis.

Certes, un mystique ne semble guère se préoccuper du pouvoir et ne tente pas non plus de manipuler des forces cosmiques afin d’obtenir des effets particuliers conformes à sa volonté. Mais c'est là toute l'efficacité technique de son placement du point de vue magique. De part la relation que le mystique établit avec le non-moi, c'est-à-dire dans l'oubli de sa volonté propre, l’effet du retournement de la conscience, le “ne pas faire des choses”, produit de nombreuses manifestations magiques, que l’on nomme miracles dans le cas du mystique. Ce qu'on appelle les pouvoirs, ou simplement la mise en activité des forces de l’univers, apparait donc comme accueilli par cette racine fonda­men­tale, dénuée de réflexion et d'intention.

C’est ce que nous nommons la magie du sommeil profond ou magie inconnue.

Déclinés abondamment dans les écrits de Jean-Luc Colnot, des termes tels que : être sans être, vouloir sans vouloir, faire sans faire, non négation, vide de vide, conscience sans conscience, connaître sans savoir... renvoient à quelque chose de trés précis et sont autant de variations subtiles d'une même opération : la veille du sommeil profond et le sommeil profond de la veille, celui-là même que les yoguis hindous appellent jagrat-sushupti (de jagrat, veille et sushupti, sommeil) et que Saint-Bernard nomme joliment : vigi­lant sommeil.

Les écrits mystiques occidentaux sont remplis d'expressions, indicatrices de cette opération. “Je dors mais mon coeur veille”, s'exclame le Cantique des Cantiques, unissant veille et sommeil. Dans le Livre Divin de Attar, l'Aimé, qui représente la veille, ne tarit pas d'éloge sur le sommeil de son Ami Ayaz : “ Merveille de beauté, maintenant que tu es revenu à toi, je m'en vais. Dans le sommeil tu étais inconscient, tu étais au-dessus des éloges possibles. Mais aussitôt que tu revins à toi l'aimé disparut.” C'est l'instant amoureux où la conscience devient indésirable, comme dans l'adjuration du Cantique des Cantiques : “Je vous adjure, filles de Jérusalem, par les gazelles et les biches des champs, n'éveillez pas, ne réveillez pas ma bien-aimée“. Cette dormition de l'âme, voie mariale par excellence, dirait le chrétien, est la mise en abîme qui rend sensible au-delà du sensible et connaissant de ne plus savoir. Elle trouve son point culminant dans la mystique apophatique de Denys qui ouvre toutes grandes les portes de l'Inconnu : “C'est cette parfaite inconnais­sance, prise au meilleur sens du mot, qui constitue la connais­sance vraie de celui qui dépasse toute connaissance.”

Mais du coté des magiciens occidentaux, la peur de découvrir qu'on est rien d'objectif, l'angoisse que suscite l'impossibilité de saisir l'inconnu par la seule force de l'imagination et de la volonté a réussi à occulter complètement l'arcane du vigilant sommeil qui accomplit sans faire. C'est pourquoi, lorsque les mages et sorciers occidentaux s'interessent aux états de conscience, ils semblent n'avoir plus d'interêt que pour l'état de veille ou pour l'état de rêve et leurs variations, c-à-d des états centrés sur la forme et le nom. La connaissance du sommeil profond est quant à elle complètement omise.

C'est sans doute l'apport majeur de cet ouvrage que de réintro­duire l'arcane du vigilant sommeil dans le champ opératif de la magie, où l'art du grand oubli est une opération si nécessaire. Jean-Luc Colnot n'en donne pas l'explication, il en applique seulement le principe, le montre jusqu'à l'incruster dans la forme même de son écriture, attirant toute notre attention.

La Magie Inconnue commence donc précisément à ce carre­four. Orné d'oxymores, le vigilant sommeil, l'obscurité lumineuse où l’âme sans étude apprend et connaît mieux, se base essentiel­lement sur des mises en abîme et l’oubli de toutes choses connues ou intentionnelles.

Rappelons ce que sont la mémoire et l'oubli. Selon les traditions mystiques anciennes, la mémoire n'est pas un simple entrepôt où s'archivent en vrac nos souvenirs. C'est un centre de tri où les éléments sont classés par ordre d'usage et de réactualisation possible.

Or, le classement le plus important, la dignité la plus élevée de la mémoire est la chambre noire de l'oubli. La faculté la plus active de la mémoire, c'est l'ou­bli.

Des chrétiens comme Jean de la Croix ont toujours vu cela et entraîné la faculté de mise en oubli comme nécessaire à l'expérience mystique : “En toutes les choses qu'il ouïra, verra, sentira, goûtera, ou tou­chera, n'en faire aucun registre particulier, ni réserve en la mé­moire, mais qu'il les laisse aussitôt s'oublier. Qu'il s'y mette avec l'efficacité, si c'est nécessaire, que d'autres mettent à se souvenir”.

Du côté de la magie, la capacité à mettre en oubli une opération est également très importante, puisqu'elle constitue le lâcher-prise nécessaire à sa projection. Mais faute de connaissances techniques et d'entraînements à la faculté d'oubli et au vigilant sommeil, nombre d'opérations magiques échouent.

Dans la même optique et pour revenir aux fameux pouvoirs magiques, il est clair que moins nous souhaitons les développer, tandis que nous avançons en territoire numineux, plus ceux-ci se renforcent dans le “ne pas faire” de leur dévelop­pement, jusqu'à atteindre ces instants de miracles qui font la vie des saints.

L’oubli conscient d’une volonté la redirige vers un champ de possibles plus ouvert que celui de la conscience personnelle (ou égo). C’est ce que nous nommons tirer une flèche magique, dans le sens de cette tradition. Le déploiement oublieux d’une non-intention ou intention-fine dans le domaine des possibles, avec bien entendu toute la technicité requise (c'est-à-dire notam­ment en identifiant tous les phénomènes de récupération), permet d’obtenir des changements conformes au Vouloir Vrai. Dans la tradition du dragon, Il faut donc entendre le terme d'efficacité magique comme la juste réponse de l’univers à l'expression non-volitive et non-localisée.

Certains diront qu’il suffit de s’abandonner aux « vents cosmi­ques du vide », afin de maîtriser cette magie. Dormir ce que nous faisons suffirait à rajouter le poids ontologique de l'absence de localité à nos actes. Ignorer la magie suffirait à se l'approprier. Bien entendu, cela n’est pas aussi simple et la Magie Inconnue n'est l'excuse d'aucune de ces paresses.

Obscurum per obscurius, ignotum per ignotius, dit la devise alchimique. Cette ignorance est tout un art. Elle demande un effort de connaissance considérable et sauter dans le vide, sans l’expérience et la compréhension de nos propres lois mentales (notamment la croyance en une solidité du sol), conduit au fait que l'on s'écrase. Sinon, pourquoi les cultures humaines auraient à inventer des traditions, des rites, des filiations, des relations maitres-disciples ? L’apprentissage de la Magie Inconnue passe donc aussi par un effort pratique et nécessite avant tout, selon moi, un phénomène de lignage et de transmission, par lequel on VOIT comment cela opère. [...]
Morgan, 2009
Extrait de la préface de Magie Inconnue par Jean-Luc Colnot. On peut le commander en cliquant ici.

mardi 16 mars 2010

MICRO-PRATIQUE

Parmi les exercices auxquels il m'arrive de me livrer, il y a ceci, qui dérive d'une petite phrase entendue à la Table d'Emeraude - cette sympathique librairie du quartier latin, hélas disparue depuis près de dix ans.

Un des vieux habitués du lieu m'a un jour posé la question suivante : il a fait mine de pincer l'air entre son pouce et son index, et m'a ensuite demandé : "Quand je fais ça, je tiens ou bien je suis tenu ?"

Sur le moment j'en suis resté comme une poule devant un couteau. Mais j'ai fréquemment repensé à cette petite scène par la suite.

Aujourd'hui il m'arrive souvent de pratiquer des inversions de cet ordre : je ne regarde pas un objet - il me regarde. Je ne respire pas l'air ambiant - c'est lui qui me respire. Ainsi de suite.

De même je m'attache à me représenter moi-même non comme un corps plein, mais comme un espace vide délimité par le plein extérieur.

Cela peut prendre la forme d'une méditation relativement longue ou ne pas se prolonger au-delà d'une minute.

Le principal intérêt du procédé, c'est qu'il donne un violent "coup d'arrêt" au flux de mes pensées - dans la mesure où je ne peux plus me poser en sujet face à l'objet "qui me regarde" (pour en rester à cet exemple), et que dans le même temps il ne s'affirme pas non plus comme un nouveau "sujet", en ce qu'hormis cette aptitude au regard, je ne lui attribue ni pensée ni volontés propres. En somme il ne s'agit pas d'une espèce de ventriloquie par laquelle je doterais un objet d'une capacité que j'abandonne : certes je l'abandonne, je dis que regarder, tenir, éprouver, n'est plus mon affaire, mais la nature de ce vers quoi je la déplace est trop radicalement étrangère à la mienne pour que je puisse même imaginer l'usage que cela en ferait si cela en était capable : qui peut se figurer la sorte de regard que vous renverrait une antenne parabolique ou un conduit de cheminée ?

Il y a fort à parier que ce n'était pas ce que voulait dire le vieux bonhomme de la librairie, mais qu'importe après tout. (...)

Illustration d'Hokusai.Texte de Wikimaus. Titre original : Dedans/dehors.

mercredi 7 octobre 2009

NE PAS CONNAÎTRE

J'aimerais vous dire cette nuit que toute connaissance vraie dans le Travail est connectée à l'inconnaissance.

Je suppose que nombreux sont parmi nous ceux qui croient connaître. Tel est notre état habituel. Nous pensons toujours que nous connaissons ce qui est bon ou ce qui est mauvais ; nous croyons connaître ce qui fait le sujet de nos conversations. Nous croyons tous connaitre ce qui concerne nos tâches particulières. Nous pensons même connaître quelles sont les personnes appropriées qui doivent connaître et celles qui ne connaissent pas.

En réalité, dans ce Travail, connaître est ne pas connaître ce qu'on croyait connaître. Lorsque l'on commence à ne pas connaître quelque chose dont on avait la certitude, on fait l'expérience d'un changement de conscience. On fait l'expérience de la metanoia. Dans ce Travail, nous nous libérons de ce que nous imaginons connaître. J'aimerais que nous réfléchissions tous sur ce que nous croyons connaître avec certitude. Parfois, il peut même être amusant de voir les opinions que nous véhiculons et proclamons sur des personnes engagées comme nous dans ce Travail. Ceci est dû au fait que nous croyons connaître. Nous sommes certains d'avoir raison, à cause de ces opinions acquises. Nous ne pensons jamais à examiner comment ces opinions ont surgi et quelles influences mécaniques les ont créées.
( Maurice Nicoll, Conférence quatrième voie : Ne pas connaître)

Collages de Coyote 374

vendredi 29 mai 2009

jeudi 19 mars 2009

JE CROIS QU'UNE FEUILLE D'HERBE


Je crois qu’une feuille d’herbe n’est en rien inférieure au labeur des étoiles,
Et que la fourmi est également parfaite, et un grain de sable, et l’œuf du roitelet,
Et que la rainette est un chef d’œuvre digne du plus haut des cieux,
Et que la ronce grimpante pourrait orner les salons du ciel,
Et que la plus infime jointure de ma main l’emporte sur toute mécanique,
Et que la vache qui broute tête baissée surpasse n’importe quelle statue
Et qu’une souris est un miracle capable de confondre des milliards d’incroyants.

Walt Whitman (Feuilles d'herbe, 31)

mercredi 18 mars 2009

BRÈVES D'AOS

Quelques pensées d'Austin Osman Spare, l'un des magiciens les plus incompris, les plus récupérés et les plus falsifiés (particulièrement par la Chaos-Magick dont il n'est pas du tout le père ni l'ancêtre) de l'histoire contemporaine. Il suffit de lire ce qu'on écrit á son propos, tant sur le web francophone qu'anglophone, pour se rendre compte qu'on l'a rendu incompréhensible pour longtemps, d'avoir voulu le simplifier, de l'avoir tordu et trituré, d'en avoir fait un chaos-magicien, un anarchiste, un thélémite, un anti-symboliste, un occultiste, un anti-traditions, un ontologiste aux doctrines imprécises ou que sais-je encore ? Mais pourrait-il en être autrement alors qu'on lit plus facilement les résumés déformés de ses oeuvres que l'auteur lui-même ? On cite parfois tous les titres de ses livres, mais on constate qu'á part son Livre du Plaisir, ses oeuvres sont méconnues, ne sont que mentionnées. Tous les commentaires sur Spare s'en tiennent donc aux idées exposées dans le Livre du Plaisir, passant à coté d'un génie magique et artistique autrement plus prolifique. Qu'en est-il de sa formule de Plotin, de celle du Sable d'Anon, de la formule du Sabbat Blanc, de sa formule de l'Arrivisme, de celle de la Théurgie de Zos, de celle de la Perspective Transcendantale ? On parle de la dualité de Zos et de Kia, on la déforme au passage par des définitions absurdes et incohérentes de Carroll, mais on oublie que Spare se fonde sur une tétralogie dont les traîtres lecteurs évincent Ikkah et Sikha. Et que penser de sa critique acerbe de la psychologie et de la psychanalyse ? Rien. On nous en fera plutôt un disciple de Freud, qu'il appelait pourtant docteur Fraude, ou de Jung, qu'il appelait docteur Joug ! Oui, mais l'inconscient, le subconscient ? C'est pas Freud ? Et de simplisme en simplisme, on en arrive donc au dévoiement d'une des pensées magiques les plus riches du siècle passé. Pour une technique ou deux captées dans son Livre du Plaisir, celle des sigils ou celle de la Posture du Mort, combien d'autres, toutes aussi fabuleuses les unes que les autres, aura-t-on oubliées ? Idem pour le fond métaphysique de sa magie, que d'aucuns en viendraient presque à qualifier de superfétatoire. Elle est pas belle la vie quand on se la simplifie ? Sans doute, mais la toute puissante simplicité d'AOS est sans rapport avec le simplisme. On ferait peut-être bien de commencer à s'en rendre compte.



  • Je suis la cause. Tu es l'effet.
  • Je n'ai jamais vu d'homme qui ne soit déjà Dieu.
  • La somme du "Moi" est l'illusion majeure.
  • Ce qui est non-manifesté est l'Absolu ; ce qui est manifesté est réalité (1), au même titre que toutes ses différenciations.
  • L'âme est les animaux ancestraux, le corps est sa sagesse.
  • Ce "Je" phénoménal est nouménal et Ni Ceci, Ni Cela.
  • Aussi haut que tu t'élèves, aussi loin que tu ailles, tu ne touches jamais que le corps.
  • La Magie n'est pas une simple connaissance, elle n'est pas une simple pratique qui commence et finit à l'intérieur d'un rite pré-défini, elle est une forme de vie.
  • Lorsque nous désirons directement, nous perdons tout complètement ; nous "sommes" ce que nous désirons et c’est pourquoi nous ne pouvons pas l’obtenir. Désire Rien, et il n’y aura nulle chose que tu ne puisses réaliser.
  • Je crois en la chair, maintenant et toujours... et nul ne peut aboutir à quoi que ce soit si ce n’est par la chair.
  • Comment pourrais-je parler sur cela qui a eu besoin de mon silence ?
  • La pensée est la négation de la connaissance.
  • Plus je suis chaotique, plus je suis complet.
  • Ne résiste pas au désir par la répression, mais transpose ce désir par un changement vers le niveau supérieur.
  • La conscience du désir est négation de la possession. Rends ton désir subconscient.
  • La Posture de la Mort est la réduction de toute conception (le péché) au "Ni ceci-Ni cela".
  • Il existe de nombreux exercices préliminaires, aussi innombrables que les péchés, futiles en eux-mêmes mais désignant les moyens terminaux.
  • Toutes les voies du Ciel conduisent à la chair. Notre réorientation et notre ascension depuis la terre doivent commencer par là.
  • La vraie sagesse ne peut être exprimée par des sons articulés. Le langage des sots, c'est les mots.
  • Combien aisée la Voie, il semblerait que rien ne devrait en être dit, et tout passé sous silence! Puissent mes mots être rares et féconds!
  • Toutes les choses existent dans un flux, rien n'est statique, nos vérités ne sont pas immuables, des différences dynamiques apparaissent dans nos mises en relation.
  • Cesse de chercher la sagesse dans la morale.
  • Pour moi, il n'y a pas de chemin excepté mon chemin. Par conséquent, allez par votre propre route - personne ne vous guidera pour marcher vers vous-même.
  • Permettez que vos plaisirs soient comme des couchers de soleil, HONNÊTES... SANGLANTS... GROTESQUES !
  • Soyons honnêtes! Vous êtes 'cela', suprême pour ce qui est de la liberté, fort désirable, au-delà du désir, non touché par les six stupéfiants.
  • Il n'est d'autre illusion que la conscience !
  • La conception du "Je ne suis pas" doit nécessairement suivre la conception du "Je suis", à cause de sa grammaire, comme il est sûr qu’en ce triste monde la nuit doive suivre le jour.
  • En cet état qui n'est point, il n'est aucune conscience d'aucun ordre que vous êtes 'cela' (Kia), lequel est superbe, hors de portée des définitions : il n'est pas de tentation de liberté, 'cela' n'était pas la cause de l'évolution. D'où que 'cela' soit au-delà du temps, de la conscience ou de l'inconscience, de tout ou de rien, etc., cela je sais via le 'Ni Ceci-Ni Cela' qui est automatiquement derrière toute conception, toujours libre en tout sens que ce soit.
  • Le superficiel ’protège’ mais ne change rien au vital.
  • En ces choses où l'homme est distinct de ses dieux, il est distinct de lui-même.
  • La BEAUTÉ est sans objet, elle confirme notre sens intérieur de la perfection, lequel change moins que nous.
  • La sensation peut être visualisée.
  • L'EXTASE est notre mesure pour l'hors du temps qui jouxte la Réalité. C'est un puissant instant de génération qui a aussi pour avantage, lorsqu'il est synchronique, de pouvoir être utilisé abstraitement pour incarner un désir.
  • Tout comme cela se produit dans d'autres secteurs de la connaissance abstraite, l'esplanade de l'Occulte est le lieu où les charlatans ouvrent boutiques et commerces. La monnaie en usage ici est habituellement différente - les mensonges y ont une étrange longévité et fécondité - la vérité a été enterrée. Des abstractions telles que "esprit", "pensée" ou "intellect" n'ont plus aucune définition exacte. Pour parvenir á un accord minimum, nous devons revenir aux classiques. Devrais-je, tel un Dieu, tomber dans cette fange d'inexactitude ?
  • La pensée peut être vue comme une dynamique toujours présente, comme l'Ether - nous sommes inévitablement en elle et faits d'elle. Elle n'est pas une oeuvre incomplète, ni une oeuvre en cours d'achèvement, bien qu'elle soit un changement incessant de la forme et du degré de notre conscience. L'homme n'est qu'un véhicule de la pensée et la pensée gouverne le monde. Les savants confondent constamment les "moyens" avec la cause : cerveau, nerfs, corps, etc, sont les moyens de la pensée ; et lorsque la pensée même est dynamique en eux, nous disons que c'est "l'esprit" - lequel a probablement quelque rapport étrange avec L'Esprit qui est derrière tout. Si l'esprit possède un "lieu", c'est dans le corps tout entier et non dans l'une de ses quelconques parties. Car la pensée est une impression conséquente du sentiment (toutes les choses cohabitent tout le temps). L'identité surgit de l'acte d'identifier et le prix en est la souffrance (et encore plus de pensées). Donc, l'identité est une obsession, une composition de personnalités, toutes fausses... un ego hypertrophié : une catacombe résurgente où les démiurges fantomatiques voient en nous leur réalité.
  • Les rêves sont interprétés par parallélisme, pas par libre association : il n'y a pas de censeur du rêve, mais une pensée amorale exprimée au moyen du symbole, de l'idéographie et de la métaphore.


NOTE :
(1) N. d. T. : Littéralement, le terme "réalité" signifie "choséité". Il implique inévitablement l'existence d'un objet, d'une "chose" objective et ne peut servir par conséquent d'indicateur acceptable pour la totalité de l'inconditionné ou pour la complète absence de qualités objectives. "Dans ce sens, seul le phenoménal peut être qualifié de "réel", tandis que le nouméne est "irréel". Toutefois, nouménalement, la différence entre ce qui nous paraît réel et ce qui nous semble irréel, ou entre la chose et la non-chose est illusoire, puisque ni l'un ni l'autre - que ce soit ensemble ou en l'absence des deux - ne possède aucune sorte d'existence, sinon en tant que simple concept." ( Wei Wu Wei, Postumous pieces, éd. Hong Kong University Press,1968, p.229)
Extraits de Le Centre de la Vie, De l'esprit á l'esprit - le comment, Le Livre du Plaisir, L'Anathême de Zos et La Logomachie de Zos. © copyright 2002-2009, traductions françaises par Jean-Luc Colnot.

dimanche 11 janvier 2009

SÉPARATION & UNITÉ

    Au VIIème siècle, sur les terres de l'actuelle Allemagne, Saint Boniface coupa le chêne sacré des celtes, qui pendant des siècles et des siècles avait été la présence vivante de l'union du divin et du naturel. Cette légende catéchétique fut, en soi, un coup de hache décisif. L'important n'est pas le simple fait de couper le chêne, c'est qu'en même temps on déracine un mode de conscience, ce type de conscience qui trouve la divinité dans l'arbre directement, sans devoir dire que d'un coté elle perçoit la divinité de l'arbre et de l'autre l'arbre sans la divinité. Car pour pouvoir faire ce genre d'opération chez les celtes à cette époque, peut-être fallait-il être chrétien.

    Pour pouvoir séparer l'arbre des dieux dans l'arbre, il est nécessaire de saisir l'arbre comme objet non divin qui contient une divinité. Mais pour le païen regardant le chêne sacré, il n'y a pas d'un coté un arbre et de l'autre la divinité de l'arbre. On ne put voir dans le chêne sacré un objet vide de divinité et purement mécanique appelé « arbre » et un sens séparé que lorsque le chêne fut coupé par les chrétiens.

    Le corps et le message apparaissent ensemble, la séparation entre le corps et le message survient d'un coup, mais avant il n'y a pas de séparation entre corps et message. Le Corps EST message et le message EST corps, ce ne sont pas deux choses séparées.

    Dans un certain sens, le processus de transformation de la conscience apporté en terre païenne consista à faire un deux là où il y avait un un et simultanément à voir le deux dans le un. Mais là où auparavant tout était simple, uni, ingénu – le fait est le divin et le divin est le fait – se produisit une rupture et désormais, nous voyons les faits d'un coté et des significations divines de l'autre.

    L'indien qui sacrifiait rituellement un animal ou un être humain ne voyait pas le sacrifice d'un coté et le sens du sacrifice de l'autre, mais l'acte était le sens. Le sacrifice était l'acte gnoséologique lui-même, l'acte de connaissance. Justement, le sacrifice comme acte contenant tout commence à se séparer en un acte vide de sens et en un sens séparé de l'acte lorsque meurt le sacrifice, quand il devient obsolète, lorsqu'on entre dans une autre forme de conscience.

    Par exemple lorsque nous parlons de synchronicité, idée qui ne viendrait pas à l'esprit d'un « primitif », nous partons de la séparation. L'idée de synchronicité parle de comment unir ce qui est séparé et par conséquent c'est une conscience qui – bien qu'elle ait la belle et respectable nostalgie de restaurer l'unité – est déjà teintée de dualité. Si n'existait pas l'expérience de la séparation, la question d'une union ne serait pas posée.

    L'idée de séparation et l'idée d'unité vont de pair et lorsqu'une personne parle d'unité, c'est qu'elle fait l'expérience de la séparation. Ce n'est pas qu'en premier il y a l'unité et qu'ensuite il y a séparation, c'est qu'en premier il n'y a rien et que surgissent en même temps dans l'acte de rupture l'unité d'un coté et la séparation de l'autre. Être installé sur cette brèche peut mener à se demander : « comment parvenir à l'unité ? ». Mais ceci parle justement, sans le dire, de la brèche sur laquelle on est installé. S'il n'y a pas eu de séparation, il ne peut y avoir de réconciliation. On ne peut parler de non-séparation qu'à partir de la séparation. Par conséquent on ne fait pas l'expérience de la séparation à partir de l'expérience d'unité mais tout d'abord il y a un état où n'existe ni unité ni non-unité et soudain, séparation et unité apparaissent.

    Il ne peut y avoir d'expérience ni de notion d'unité qui ne contienne en soi logiquement la séparativité. Il ne peut y avoir d'expérience ni de notion de séparation qui ne contienne déjà la notion d'unité. L'unité et la dualité ne sont pas deux, elles sont convoquées par le même mouvement et apparaissent comme conséquence d'une logique qui n'est ni l'un ni l'autre mais les deux à la fois. La pensée n'est pas « ceci », ou « cela ». Elle est le mouvement qui fait apparaître les deux. Ce n'est pas quelque chose qu'il m'est possible d'imaginer car en l'imaginant, je vais l'imaginer « ceci », ou « cela ». Et dès lors que je le pense en termes de « ceci » ou « cela », on ne peut plus parler d'unité, puisque l'unité réelle n'est pas pensée de l'unité.

    Je ne peux parler de l'enfance que lorsque je ne suis plus dans l'enfance. Mais quand je suis dans l'enfance, je suis l'enfance, il n'y a pas de nom à l'enfance. Lorsque je parle de l'enfance, même si je prétends être revenu à l'enfance, la conscience n'y est plus, elle s'en retire et c'est pourquoi l'enfance est pointable.

jeudi 25 septembre 2008

AUNQUE ES DE NOCHE


Qu'est-ce qu'il est jouissif ! Saint Jean de la Croix est le maître définitif, le père secret de "L'Art Obscur" et de "Magie Inconnue", le patron des poètes de langue espagnole, poète des saints et saint des poètes. Il existe plus d'une centaine de traductions françaises de ce poème. Mais en lisant à voix haute et en français ces "couplets du même faits sur une extase de très haute contemplation" édités par La Pléiade, je découvre qu'ils sont d'une parfaite musicalité, même en français. Rosalía reprend ici une version chantée composée par Enrique Morente. On peut goûter la saveur nue du texte en écoutant les lectures de Don José Crespo ou de José María Rodero. Saint Jean de la Croix et Thérèse d'Avila continuent d'inspirer de nos jours un vaste répertoire musical espagnol et international. J'en donne quelques exemples à la suite de ce sublime poème.



Et pour finir, un hommage en anglais à notre Docteur Mystique par Loreena Mc Kennitt

samedi 13 octobre 2007

ORIENTATION SYCHRONIQUE

Synchronie est le nom donné à la relation non causale entre deux faits. Cette relation est également non hasardeuse.

La causalité est un type de synchronie.

Dans l’ordre synchronique la relation est un rapport de signification et cela suffit à établir des réalités nouvelles ou de nouvelles conditions de réalité.

Dans l’ordre causal, la relation est un rapport de cause-effet, c’est-à-dire que la nature de la cause et celle de l’effet doivent être la même. En outre, dans le temps, la cause est antérieure à l’effet.

En d’autres termes, la causalité est un rapport synchronique répondant à l’information synchronique de : " une chose antérieure peut affecter une chose postérieure de même nature :

- Synchronique : quelqu’un te regarde dans la nuque et tu t’en rends compte immédiatement.
- Causal : quelqu’un crie ton nom et tu t’en rends compte.
- Synchronique : l’horloge familiale s’arrête au moment de la mort d’un membre de la famille.
- Causal : le cerveau s’arrête s’il cesse de recevoir de l’oxygène.
- Synchronique : le mouvement des objets est un Poltergeist.
- Causal : la pomme de Newton lorsqu’elle tombe.

Certains affirment que les résultats obtenus au moyen d’actes magiques sont le fruit de rapports cause-effet, basés sur des lois inconnues de la causalité ordinaire. On devrait plutôt dire que la causalité que nous connaissons quotidiennement est une manifestation de synchronies fixes et répétées, limitées dans leur ensemble au plan causal. (...)
Extrait de Magie Inconnue par Jean-Luc Colnot