Orchestre expérimental d'instruments natifs (La Paz, Bolivie)
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vendredi 28 avril 2023
jeudi 24 mars 2022
LES INCAS & LA TRADITION PRIMORDIALE
LE DOMAINE DES PRATIQUES religieuses précolombiennes d’Amérique centrale et du Sud est sans doute celui où l’anarchisme épistémologique des écoles traditionaliste et pérennialiste apparaît avec le plus de clarté. La manière dont les patrimoines des indiens d’Amérique du Nord furent phagocytés et déformés par un personnage tel que Frithjof Schuon est désormais bien connue et je n’y reviendrai donc pas. Je limiterai ici mon propos au seul cadre des cultures andines qui, étant initialement moins documentées que les croyances religieuses mésoaméricaines, permettent toutes sortes d'improvisations. René Guénon a peu écrit sur ces cultures. Ce n'est toutefois pas le cas de ceux qui se réclameront de sa pensée. S’appuyant sur quelques travaux de la mouvance guénonienne, cet article montre la façon dont sont utilisées les données des chroniqueurs du XVIème et du XVIIème siècles pour soutenir la thèse d’une tradition primordiale sous-jacente aux anciennes pratiques du monde andin.
samedi 2 février 2019
mercredi 12 octobre 2016
samedi 15 décembre 2012
LE CHRISTIANISME ANDIN
[...] L'observateur extérieur qualifie rapidement les habitudes religieuses andines de syncrétisme mais une fois que l'on a étiqueté ainsi sa réalité, se rend-on compte que l'on a finalement rien dit de la foi indigène ? Une évidence saute aux yeux : dans la logique eurocentrée, le traitement d'un même phénomène d'inculturation, selon qu'il émane d'une culture dominante ou d'une culture dominée, ne bénéficie pas du tout de la même considération.
Ainsi, limiterait-on à un simple syncrétisme le long processus d'inculturation du christianisme dans la culture grécoromaine, initié lors du concile de Jérusalem qui excultura la circoncision et les mitsvot tout d'abord, pour se concrétiser par la suite aux conciles de Nicée en 325, puis de Chalcédoine en 451 ? C'est pourtant de cette façon que le message du Christ passa de la culture sémitique à la culture grécoromaine, afin de devenir la religion chrétienne que nous connaissons aujourd'hui. Des éléments fondamentaux de la culture sémitique furent exculturés tandis que des catégories essentielles de la pensée grecque et de la loi romaine étaient adoptées.
Or, le contexte interculturel étant infiniment plus antagonique, le message chrétien pouvait-il s'inculturer en milieu quechua ou aymara, sans devoir exculturer à son tour une certaine forme de “circoncision héllénique” ? C'est effectivement ce que les Andes ont fait depuis 500 ans, produisant un christianisme indigène qui suscite bien des doutes de la part des gardiens du dogme catholique, mais qui n'est certes pas dépourvu d'intérêt.
Il reste encore à savoir comment et de quelle manière l'esprit indigène adopte la divinité chrétienne, la superpose à d'autres, la rejette, la transforme en sauvegardant sa tradition native au travers même de ses stratégies de repli, de dissimulation, de résistance ou de synthèse. Cette patiente alchimie n'est pas le bricolage de quelques-uns mais un très long processus, organique et populaire plutôt que dogmatique. Si on l'étudie avec attention, l'adoption du catholicisme et la manière même dont une culture le fait sien finit par révéler plus qu'il ne le voile, tout un génie natif. Au passage bien sûr, la religiosité indigène interroge fortement le monoculturalisme de la théologie académique et son caractère d'imposition.
La méthodologie consistant à distinguer ce qui provient de l'un où l'autre camp n'est plus ici une quête de pureté doctrinale catholique ou andine, mais une démarche descriptive et non normative qui a pour but de mieux comprendre les transformations et les traits de l'âme indienne, au travers de cette rencontre interculturelle. [...]
samedi 19 mai 2012
L'AMOUR SORCIER (3)
Magique. Un compositeur de génie, deux danseurs légendaires, le tout filmé par un réalisateur emblématique.
lundi 27 février 2012
mercredi 28 décembre 2011
mardi 26 juillet 2011
PACHAMAMA EN MUSIQUE (5)
Dors mon ciel,
mon enfant éternel, maître du monde,
mon coeur.
Tu te réveilleras et la longue nuit et sa terreur
auront pris fin.
La lumière viendra et l'aube déposera sur tes lèvres
l'espérance dont rèvent les peuples originaires.
Rève Pichiche (1),
des prairies où le pommier
a fleuri,
de cette terre où le huinca (2) apprend
nos amours, ceux qu'il a oubliés.
Là-bas il comprendra que ton peuple veuille rompre
les obstacles qui barrent la route à Peumayen (3).
Dors mon petit,
car au pays où tu vas dormant
les vaincus écrivent l'histoire vraie.
Ne crains pas de te réveiller,
car la lumière coulant au tamis de tes rêves
éclaire la nuit et lave le ciel du monde.
Endors-toi et que ton rêve veille le futur.
Dors mon wawa (4),
la Pachamama (5) t'embrasse sur le front et garde en elle
l'or noir et volatil qu'elle t'offrira, mon amour.
Dors car c'est un rêve qui nous sauvera de tant d'oubli,
et effraiera l'aigle aux aguets du puma blessé.
Doux paal (6),
dors tranquille, car ici dans la forêt ne viendront pas
le monstre aux dents d'acier, la rancoeur, les armures, la loi martiale.
Car au crépuscule est venu un messager masqué
disant qu'il apporterait demain la musique et les fleurs.
Dors mon petit,
car au pays où tu vas dormant
les vaincus écrivent l'histoire vraie.
Ne crains pas de te réveiller,
car la lumière coulant au tamis de tes rêves
éclaire la nuit et lave le ciel du monde.
Endors-toi et que ton rêve veille le futur.
(Berceuse pour un enfant indigène, paroles et musique d'Ismael Serrano)
(1) Pichiche : Enfant en langue mapuche
(2) Huinca : Homme blanc en langue mapuche (bien qu'à l'origine, ce terme désignait les voleurs de bétail)
(3) Peumayen : Lieu du rêve en langue mapuche.
(4) Wawa : Bébé en langues quechua et aymara.
(5) Pachamama : Terre-Mère en langue quechua. En aymara, se dit plutôt Mama Pacha.
(6) Paal : Petit enfant en lacandon maya.
« Je considère n'importe quel prétendu "sauvage" comme un bien meilleur être humain, et un chrétien infiniment supérieur à n'importe quel soi-disant homme blanc. Je considère l'européen moderne et son homologue américain comme une créature tombée si bas qu'il n'est pas possible de tomber plus bas. Je ne connais aucun peuple dit "primitif" dont on ne pût pas dire qu'il est meilleur que les membres des peuples soi-disant "avancés". » (Ashley Montagu)
« Ce n'est pas le primitif qui ne comprend pas la logique européenne ; c'est l'européen qui ne comprend pas (plus) la logique du primitif. N'importe quel Africain ou Peau-Rouge, moyennement doué, est capable d'utiliser un ordinateur. Mais même les européens les plus intelligents et les plus cultivés sont incapables d'entrer, vraiment, dans l'univers d'un Sioux ou d'un Dogon, c'est-à-dire d'en saisir la logique et la métaphysique qui la fonde. » (J. Borella)
« En dépit de nos progrès technologiques énormes, nous ne sommes pas, spirituellement et en tant qu'êtres humains, les égaux de l'aborigène australien ou de l'Eskimo moyen : nous leur sommes résolument inférieurs. » (Coomaraswamy)
dimanche 19 juin 2011
BEATRIZ PICHI MALEN
Une soeur mapuche vient de me faire découvrir cette artiste vivant en Argentine. On sait tout ce que souffrent les mapuche, aussi bien en Argentine qu'au Chili, où il y a même des enfants prisonniers politiques. Vous pouvez accéder à des informations communautaires sur ce peuple dans les liens qui lui sont consacrés, à droite sur mon blog.
lundi 13 juin 2011
WIPHALA : UNE MISE AU POINT

Toujours le même travail de sape de la part de l'Empire, visant à discréditer de façon mensongère tout ce qui pourrait lui faire ombrage. C'est le prix Nobel Mario Vargas Llosa attaquant la wiphala et prétendant qu'un tel symbole n'a jamais existé au temps des Incas, c'est Maria Rostworowski, de l'Institut d'Histoire Péruvienne et bien d'autres noms encore qui, soit nient que la bannière arc-en-ciel ait été un emblème des Incas, soit assurent que le concept même de bannière n'existait pas à cette époque. J'avais déjà observé ce phénomène en 2008, de la part des créoles du secteur oriental de Bolivie manipulés par les USA en vue de diviser le pays : semer le doute dans les esprits concernant les symboles et la cosmovision andine afin de déstabiliser, ridiculiser et moquer l'indigène. Faire passer toute manifestation de la culture indigène pour du néo-indigénisme. Mais il faut dire aussi que le délire New Age et soucoupiste autour des Incas, les célébrations touristiques de l'Inti Raymi à Cuzco où le carton-pâte remplace l'or et le spectacle la dévotion, les influences théosophistes et confusionistes de la Lucis Trust dans l'entourage de Huanacuni, membre du gouvernement Morales, et bien d'autres facteurs de ce type, comme par exemple l'espoir d'un “retour de l'Inca” en 2012, véhiculé par de nombreux néo-chamanes, tout cela n'aide guère à ce que soit respectée l'ancienne tradition.
La bonne nouvelle toutefois, c'est qu'existent des indigènes formés à la rigueur scientifique et universitaire, tout-à-fait capables de contrer les infamies de la propagande étasunienne en Amérique du Sud, de faire des recherches chez les chroniqueurs métis tels que Garcilaso de la Vega, ou espagnols comme Pedro Cieza de León ou Bernabé Cobo et de décrypter les symboles sur les céramiques et les tissus anciens. La bandera de la identidad andina, étude de Rodolfo Sánchez Garrafa en est un bel exemple.
En France, à l'occasion de l'exceptionnelle exposition de la Pinacothèque de Paris qui se tenait jusqu'au 6 février 2011 et consacrée à l'Or des Incas, le Figaro-Magazine avait dédié aux Rois des Andes un numéro hors-série. Bien entendu, on ne pouvait espérer d'une telle publication qu'elle fût exempte de propagande anti-andine. Le dossier du Figaro-Magazine présente de très nombreuses erreurs. On y lit par exemple que "le drapeau arc-en-ciel des Incas a été inventé dans les années 1970" et qu'il s'inspirerait de la bannière des homosexuels et du New Age. L'éditorial de M. de Jaeghere tourne l'incaïsme en dérision et fait passer cette culture pour une sorte de fascisme extrêmement violent, toutes informations contredites par les chroniqueurs espagnols eux-mêmes.

Plutôt que d'entrer dans les détails et les grands exposés, je reproduis ici deux images, avec l'accord des amis du Mouvement Thunupa qui me les ont aimablement procurées. La première représente un vase cérémoniel inca, un kero conservé au musée archéologique de Cuzco. On y voit un guerrier tenant un drapeau en forme de Wiphala, ce qui montre clairement que celle-ci n'est pas une invention contemporaine des dangereux anti-impérialistes andins. La seconde met en évidence qu'au-delà même de l'incaïsme, la wiphala est un symbole encore plus ancien, puisque cet objet, une chuspa pour la coca remarquablement conservée, n'appartient pas à la culture Inca mais à celle de Tiwanaku. Il est la propriété actuelle du musée de Brooklyn (USA).
En consultant l'article documenté de Rodolfo Sanchez Garrafa et plus particulièrement les passages où il interroge les chroniqueurs, le doute n'est guère possible : “ Ils consacrèrent une quatrième salle à l'arc-en-ciel, parce qu'ils avaient compris qu'il procédait du soleil, et pour cette raison les Rois Incas le prirent comme devise et blason, parce qu'ils s'honoraient de descendre du soleil “ (Inca Garcilaso de la Vega). On sait dès lors à quelles sources s'abreuvent les propos du Figaro-Magazine, tout comme ceux de Vargas Llosa. Des sources politico-impériales plutôt que scientifiques.Cependant, le mal est fait et continue d'être fait en tous domaines. Laissez proférer des mensonges par les "sommités au-delà de tout soupçon" et il en restera toujours quelque chose. Ce qui devrait nous rappeler bien d'autres situations, n'est-ce pas ?
mardi 28 décembre 2010
GRAND-MÈRE GRILLON
Basé sur un conte ayore, Abuela Grillo est une puissante métaphore sur les conséquences de la privatisation de ressources appartenant à tous. Chaque fois que Grand-Mère Grillon chante, il se met à pleuvoir et la terre devient fertile. Jusqu'au jour où quelqu'un décide d'exploiter Grand-Mère Grillon, la produisant en spectacle, mettant son eau en bouteille pour la vendre. Le chaos qui s'en suit était pourtant prévisible... Ce dessin-animé bolivien auquel Luzmila Carpio prête son chant magique est facile à comprendre, puisqu'il est sans paroles.
lundi 23 août 2010
PACHAMAMA EN MUSIQUE (4)
Pour clôturer un mois de festivités qui a commencé le 1er Août, avec le traditionnel "Jour de la Pachamama", voici un chant mystique écrit, composé et interprété par "la voix des Andes", Luzmila Carpio dont Yehudi Menhuin a dit : "c'est un violon qui chante". Depuis octobre 2006, son Excellence Madame Luzmila Carpio Sangüeza est ambassadrice de l'État plurinational de Bolivie en France.
J'utilise le langage et la musique de mon peuple, de nos montagnes, de nos lacs, de l'air que nous respirons. Je chante mon amour pour la terre qui m'a vue naître, la terre de mes ancêtres (Luzmila Carpio).
mercredi 26 mai 2010
À LA RECHERCHE DES PLANTES SACRÉES

Il s'appelle José. Si cet ami espagnol a l'air fatigué, c'est qu'il sort d'une séance de Wachuma. La première fois que je l'ai vu, il passait au petit matin en souriant à tout le monde, dans la rue Sagárnaga, totalement ouvert. Je sus immédiatement qu'il était à la recherche de quelque chose de spécial. Je me tournai alors vers don Martin : "Tu vois ce gringo qui interroge autour de lui ? Je suis sûr qu'Il est à la recherche d'un homme magique". En fin de journée, je repassai par là et curieusement, je trouvai José assis avec don Martin qui s'empressa de me dire, tout exité que j'aie pu voir juste :"Je te présente don José, tu peux le renseigner il cherche un YATIRI".
José souhaitait rencontrer des hommes de connaissance, ainsi qu'il les appelle. Il me raconta qu'un peu plus tôt dans l'après-midi, il était tombé sur un certain don Guillermo qui l'avait arnaqué en lui proposant un rituel bâclé et trop cher. "Tu aurais dû me demander ce matin, puisque je t'ai croisé et que je savais ce que tu cherchais. Je t'aurais mis aussi en garde contre ce Guillermo car ce n'est pas la première fois qu'il fait ça aux gringos", remarquai-je. Je sentais de l'énervement et de la déception en lui. "C'est vrai, répondit José, je t'ai aperçu aussi. J'ai croisé ton regard mais je savais pas". Il me montra ensuite quelques pages photocopiées d'un livre intitulé En busca de las plantas sagradas ("À la recherche des plantes sacrées"). En les feuilletant, je me rendis compte qu'aucun des endroits suggérés par son guide ne semblait correspondre à sa recherche. Comme je ne connaissais pas certains lieux indiqués, je demandai conseil à mon futur compadre don Nasario, lequel sollicita à son tour d'autres kallawaya, ce qui créa un peu d'animation autour de nous. Notre ami espagnol cherchait un spécialiste du cactus San Pedro et du breuvage Wachuma. En dehors de la célèbre rue des sorcières, les lieux magiques de La Paz sont en général plutôt spécialisés. Pour compliquer la situation - et sachant qu'existent 36 ethnies différentes en Bolivie - rien que dans le vocabulaire aymara, on relève plus de 40 appellations distinctes concernant les chamans et médecins traditionnels. Chacun a sa spécialité : Il y a l'AYSIRI spécialisé dans le recouvrement d'âme, l'AKULLIRI qualifié pour la divination, le CH'AMAKANI qui travaille dans l'obscurité et voit les esprits, le ICH'URI, sorte de prêtre divin, le JAMPIRI, plus centré sur la médecine, l'AMAUTA, réputé pour sa sagesse... autant de noms étranges répondant à des activités liées à l'invisible et au savoir ancestral. Finalement, la seule information exacte du bouquin de José concernait la Vallée de la Lune et la rue des Sorcières, où on trouve en effet le cactus sacré, sans pour autant pouvoir y rencontrer les Wachumeros, ceux qui en maîtrisent l'usage. J'explique alors à don José que les connaisseurs de Wachuma sont rares en Bolivie et qu'ils cultivent la discrétion, contrairement aux nombreux chamans des huaringas au Pérou, plus enclins à faire commerce de leur savoir-faire auprès de touristes naifs. La liste avec laquelle José tente vainement de s'orienter contient aussi quelques adresses d'agences spécialisées dans ce sacré business, mais mon interlocuteur est catégorique quant à ce genre d'activité et ne veut pas en entendre parler.
Désappointé, il commence toutefois à se rendre compte que je connais beaucoup de monde dans cette rue où nous sommes assis. Ses questions deviennent plus personnelles et il veut savoir où j'en suis de mon coté, depuis combien de temps je suis là et qui j'ai rencontré. Il y a en lui de l'engagement, de la sincérité et un coeur puissant. Mais il a aussi une tendance naïve à croire que les chamans sont comme dans les livres qu'il a lus, particulièrement ceux de Castaneda. José se défend d'être attiré par le coté spectaculaire des plantes sorcières en cinemascope. Il n'a pas de considération pour les aspects purements externes des visions et au contraire, c'est réellement l'esprit des plantes maîtresses qui l'intéresse. Je sais de toutes façons qu'il est prêt. Je l'ai su dès le premier regard. Je lui fais remarquer que son entreprise est peut-être vouée à l'échec car il ne dispose que d'un mois et qu'une rencontre avec ces traditions demande un investissement beaucoup plus long. Je lui parle bien sûr des kallawaya. Je suis avec eux depuis des mois mais en dehors de Grover et de sa famille, dont j'apprends beaucoup, tous semblent se méfier des occidentaux. Il est impossible pour un étranger de s'y faire initier. Lorsque José me demande pourquoi je reste avec eux, assis toute la journée, je lui réponds que je ne sais pas et que de toutes manières, je ne cherche rien de particulier. Précisons que nous sommes en décembre 2008 et que ce n'est qu'en mars 2009 que la porte des kallawaya va s'ouvrir pour moi, de façon très inattendue.
Je lui parle également de don Camilo, ce curandero du nord de l'Argentine que j'ai rencontré dans des circonstances rocambolesques, puisqu'il m'est apparu dans une vision dès mon arrivée en Amérique du Sud (à Cusco en Juin 2008), ainsi qu'une autre fois, en octobre 2008, lors des quatre jours que je passai dans le royaume des morts de l'Uku-Pacha, à Candelaria chez don Martin. Parfaitement réveillé, j'étais assis dans mon lit. Je voyais dans la nuit comme si c'était le jour mais en réalité, j'étais dans le patio de la maison de don Camilo, dans une communication non-verbale extrêmement précise où celui-ci était aussi étonné que moi de me voir là. Ces étrangetés se sont produites sans faire usage de plantes enthéogènes. Je n'ai rencontré Camilo en chair et en os qu'après ces évènements, il y a à peine plus d'un mois. Nous nous sommes reconnus à El Alto et avons évoqué ensemble ces rencontres dans le subtil. C'est là que pour la première fois, j'ai fait la connaissance de Wachuma. Mais Camilo prétendait, aux vues de nos expériences subtiles, que je connaissais déjà bien l'esprit de la plante. Pas de chance pour José, don Camilo est actuellement en voyage à Cochabamba et il ne pourra pas le rencontrer.
Mon ami espagnol devient de plus en plus attentif alors que je déroule mon récit. Comme don Camilo est un spécialiste de Wachuma, j'explique les rudiments de la plante et ce que j'en sais. Comment la cueillir, comment la préparer, les exigences quant à sa prise, ses propriétés magiques, ses effets télépathiques et visionnaires, ses vertus thérapeutiques, les lieux où elle nous mène. Mon récit laisse de coté le fait qu'en raison de la qualité de nos rencontres dans le rêve éveillé, don Camilo me dit apte à transmettre ces choses ; car sur le coup, je n'ai pas conscience de pouvoir introduire José au monde de Wachuma. C'est la première fois que quelqu'un m'interroge sur la plante maîtresse. Je me contente d'expliquer prudemment ce que je sais, et je réfléchis aux personnes et aux lieux qui pourraient l'intéresser et l'éclairer dans sa démarche.
Puis, je lui propose de venir promener avec moi dans la rue des sorcières, pour lui présenter quelques plantes comme l'Ayahuasca, le San Pedro et d'autres moins connues. En marchant, d'étal en étal, je lui explique ce qu'il voit. Le mieux est de le cueillir soi-même rituellement, plutôt que de l'acheter ici. Ce cactus à cinq cotés, c'est très rare et très puissant. Il sert particulièrement pour telle opération. Son effet diffère des autres par tel et tel aspect. Cet autre cactus a six cotés, celui-là en a sept. Il en existe même à quatre cotés, mais ils sont encore plus rares qu'un trèfle à quatre feuilles et extrêmement dangereux. José commence à comprendre qu'il ne suffit pas de prendre du San Pedro à l'aveuglette, comme ça, en imaginant que c'est toujours à la même substance et aux mêmes effets que l'on aura affaire. Le nombre de cotés que comporte le cactus est fondamental, tout comme le lieu où il pousse, l'éclairage du soleil, le sexe de sa terre, le rituel présidant à sa préparation, etc. Je dis aussi quelques mots de la mesa norteña. Et tandis que nous échangeons, José déclare soudain :"Mais c'est toi, l'homme de connaissance que je cherche. Accepterais-tu de me présenter à l'esprit de Wachuma ?" Perplexe, je lui demande d'attendre un signe supplémentaire, un accord. Il part le surlendemain passer Noël au Pérou mais devra repasser par La Paz sur le chemin du retour. C'est là que je lui donnerai ma réponse et que nous célèbrerons ensemble le rituel de la vision qui ne reste pas prisonnière des yeux.
La conversation se poursuit et nous parlons maintenant d'impressions plus générales concernant son voyage dans les Andes. Il me dit que les argentins sont plutôt racistes envers les boliviens et qu'ils se moquent beaucoup de leur physique, les trouvant tous très laids. Ce qui provient de la culture occidentale est sujet, remarque-t-il, à cette dictature des apparences, à la superficialité botoxée de la vie et ses belles dents blanches prédatrices. Pour José cependant, les boliviens sont au contraire d'une grande, d'une très grande beauté. Ils sont beaux là où, justement, la famille argentine de son épouse trouve à se moquer d'eux. Ce n'est pas donné à tout le monde, en effet, d'avoir un visage totalement transparent où l'âme se donne à contempler avec autant de lumière et de force, ainsi qu'on peut le voir sur certaines images de mes blogs ou sur la video des Kjarkas. Depuis son arrivée en Bolivie, chaque fois que mon ami croise ce genre de visage, il a l'impression d'avoir vu un homme ou une femme de connaissance. C'est un avis que je partage pleinement bien sûr. Dans le sommeil profond de sa veille, le peuple a toujours été le gardien muet et inconscient d'un arcane final. Et de ce point de vue, don Martin est un champion toutes catégories. Encore faut-il pour cela qu'un peuple existe réellement, plutôt qu'une simple masse. Ce fut justement ma première découverte bolivienne, celle, éblouissante, de l'existence d'un peuple.
Revenons à Wachuma. C'est l'occasion pour moi d'expliquer pourquoi c'est un sujet que j'évite d'aborder trop directement sur ce blog. Hormis Morgan, Nakul et José, je n'ai initié personne à la prise de Wachuma et je ne pense pas avoir vocation à intégrer dans la démarche propre à notre lignée, l'usage systématique des enthéogènes. Certains amis proches soutiennent que le mental occidental a atteint un tel degré de rigidité qu'il n'y a plus que des gnoses chimiques qui puissent trouver la faille. M'est avis que le caractère spectaculaire de ces gnoses est trop divertissant pour le mental, qui y trouvera un nouveau jouet, un bel objet de consommation et des histoires supplémentaires à se raconter. D'autres approches, plus sobres et offrant moins de prise, semblent mieux correspondre à nos besoins, comme par exemple la méditation sans aspects (que le vajrayana appelle "non-méditation"). Et loin de montrer que nous sommes capables de comprendre la démarche enthéogène, un film tel que Blueberry ne fait au contraire que m'encourager à me taire sur cette question. Le but de l'auteur du film était de plonger directement le spectateur dans l'expérience chamanique, grâce aux effets spéciaux et une participation des spectateurs aux visions du héros. Le résultat est complètement raté au regard de l'intention. Les plantes maîtresses ne sont pas un trip et si les visions forment un langage privilégié des enthéogènes, elles ne constituent pas l'essentiel de cette approche particulière. Elles ne sont au contraire que l'extériorité de l'expérience chamanique, et quand on observe combien cette féérie spectaculaire continue de fasciner le candidat au breuvage sacré, on ne peut qu'en déduire que les conditions ne sont pas réunies pour un usage sain et respectueux de ces plantes. De plus, s'il est possible à tous de participer à un traitement thérapeutique effectué par ces plantes, leur usage proprement initiatique et chamanique réclame des compétences qui font généralement défaut à l'usager. Celui-ci sera donc un patient, et non pas un chaman auquel on enseigne le manejo. Pour une vision critique contrastée du Blueberry de Jan Kounen, je propose un autre film, nettement plus réussi quant au partage de l'expérience chamanique et au climat créé. Il s'agit du film exceptionnel de Nicolás Echevarría, Cabeza de Vaca (1990), que je montre souvent aux nouveaux venus souhaitant comprendre mon travail. Sans pour autant suivre la réalité ethnographique ou historique, cette oeuvre magistrale au traitement surréaliste, parvient à nous plonger dans une atmosphère ne sacrifiant rien au spectaculaire des visions, mais se tournant résolument vers la dimension interne et transformatrice de l'initiation. En découvrant ce film, j'ai songé qu'il ne pouvait s'agir que d'une oeuvre de chaman. J'ai su plus tard que le réalisateur mexicain s'était interessé de près au chamanisme et avait, entre autres choses, réalisé en 1979 un excellent documentaire sur la célèbre guérisseuse Maria Sabina. Parmi les nombreuses leçons de ce film, il en est une que j'ai retenue. Après une expérience de vie aussi troublante qu'extraordinaire, le protagoniste revient au "monde civilisé". Ses compagnons de route lui conseillent de taire ses expériences : "tendremos que contar mentiras", "nous devrons raconter des mensonges". C'est ainsi que le héros se voit condamné au silence, tandis que ses compagnons disent toutes sortes d'énormités et parlent de cités d'or et de femmes à trois seins. Ceux qui mentent, l'Occident peut les croire, surtout quand leurs affabulations sont monumentales ; mais celui qui vit l'incroyable est réduit au silence, sachant que toute parole ferait de lui un élément à faire taire à tout prix.
dimanche 14 mars 2010
dimanche 14 février 2010
jeudi 7 janvier 2010
mardi 27 octobre 2009
mercredi 9 septembre 2009
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